le Mercredi 8 Décembre 2021
le Vendredi 15 octobre 2021 12:41 Société

Transidentité : les hauts et les bas du parcours d’une maman

Entre 11 et 13 ans, malgré trois <em>coming-out</em>, Samuel a tenté de se conformer aux attentes de sa famille. «J’étais dans le déni et je ne savais pas vers qui me tourner», raconte sa maman. — Courtoisie
ACADIE NOUVELLE (Nouveau-Brunswick) – Il a fallu plusieurs années à Janice LeBlanc pour accepter que l’identité de genre de son fils Samuel, né dans un corps de fille, ne corresponde pas au sexe qui lui a été assigné à sa naissance.

Entre 11 et 13 ans, malgré trois coming-out, Samuel a tenté de se conformer aux attentes de sa famille. «J’étais dans le déni et je ne savais pas vers qui me tourner. Il avait des seins qui ne lui appartenaient pas, c’était très douloureux pour lui de se voir sans le compresseur», raconte sa mère, Janice LeBlanc.

Cette souffrance s’est alors manifestée par des comportements d’automutilation et des vomissements dus à l’anxiété qui ont convaincu ses parents de l’accompagner dans sa transition.

Mardi dernier, Janice LeBlanc a pu raconter ce parcours sinueux devant les membres du conseil d’administration du réseau de santé Vitalité. La réalité de son fils a parfois été mal comprise, a-t-elle souligné.

«Nous sommes devenus les éducateurs de notre médecin de famille, de notre psychologue. Ils étaient ouverts, mais n’étaient pas outillés à ce moment-là. Ça fait bizarre comme parent d’être celui qui fait la recherche et qui informe son médecin de famille des démarches à suivre», retrace-t-elle.

L’impossibilité d’obtenir un soutien immédiat en santé mentale aux services d’urgence a aussi été difficile à vivre. Janice LeBlanc s’est toutefois démenée pour que son garçon soit traité adéquatement.

Il fallait que je me présente à l’avance pour expliquer que le nom sur la carte d’assurance maladie n’était pas celui que je voulais que les professionnels utilisent. Ça nous mettait dans des situations de malaise, mais tout était mis en place pour que Samuel vive une expérience positive.

— Janice LeBlanc, mère de Samuel

Aujourd’hui âgé de 17 ans, Samuel est un jeune épanoui. Il se sent mieux dans sa peau et participe régulièrement à des sessions de sensibilisation aux questions entourant la transidentité.

«Si on est accueilli par une personne ouverte d’esprit, on se sent tout de suite en sécurité, insiste sa mère. Il y a toujours la peur d’être mégenré [attribuer à une personne un genre dans lequel cette personne ne se reconnait pas], qu’on l’appelle “elle”. On se demande si la personne que l’on rencontre comprend ce que signifie être transgenre et quels sont les enjeux. Certains ne comprennent pas la différence entre l’identité de genre et l’orientation sexuelle. Ce sont des choses qui créent un grand inconfort au cours de la transition.»

Consultez le site du journal Acadie Nouvelle

Des barrières dans l’accès aux soins des personnes transgenres

Si l’affirmation de genre et la transition sont de plus en plus socialement acceptées à travers la province, les personnes transgenres et de diverses identités de genre se heurtent encore à un système de santé qui ne répond pas toujours à leurs besoins.

Une partie des prestataires de soins de santé peinent à comprendre la complexité de l’expérience transgenre. C’est ce qu’affirme Lucie Sonier, psychologue au centre de santé mentale de Tracadie. Si elle constate «un désir réel de mieux comprendre et servir les personnes trans» dans le domaine de la santé, elle pointe du doigt un «manque de connaissance quant à leurs besoins».

«Souvent, les médecins et le personnel sont inconfortables, certains ont des préjugés. On remarque aussi la difficulté des patients à naviguer au sein du système médical, ils ne savent pas où commencer. Il y a aussi un manque d’accès à des informations médicales au sujet des chirurgies ou pour obtenir des lettres de recommandation avant l’opération», observe celle qui s’est spécialisée dans l’accompagnement des personnes transgenres ces dernières années.

«Les personnes qui vivent une dysphorie de genre [l’inconfort, voire la souffrance liée au décalage entre le genre déclaré à la naissance et le genre réel de la personne] connaissent une grande détresse et ont besoin d’être accompagnées.»

Obtenir un rendez-vous avec un spécialiste peut être particulièrement long, explique la psychologue Lucie Sonier.

Pour voir un endocrinologue, il faut se déplacer à Saint-Jean ou à Moncton. Ça prend du temps pour avoir un suivi en santé mentale, ça prend du temps pour trouver quelqu’un qui puisse faire une lettre d’appui pour une chirurgie ou la prescription d’hormones.

— Lucie Sonier, psychologue

«Pour voir un endocrinologue, il faut se déplacer à Saint-Jean ou à Moncton. Ça prend du temps pour avoir un suivi en santé mentale, ça prend du temps pour trouver quelqu’un qui puisse faire une lettre d’appui pour une chirurgie ou la prescription d’hormones.»

Les dépenses compliquent aussi la vie des gens en quête de transition. En 2017, le Nouveau-Brunswick a été la dernière province à ajouter la chirurgie de confirmation de genre à la liste des services médicaux couverts par le programme provincial d’assurance maladie.

Si la mastectomie (avec masculinisation du torse) est pratiquée au Nouveau-Brunswick, il faut se rendre à Montréal pour la chirurgie génitale de réattribution sexuelle.

Capture d’écran Acadie Nouvelle

Celle-ci est remboursée par le gouvernement du Nouveau-Brunswick, mais pas le transport ni l’hébergement.

De plus, d’autres interventions telles que l’augmentation mammaire, la féminisation du visage, l’épilation, la pose d’implants pectoraux ou la liposuccion ne sont pas prises en charge.

Ça représente plusieurs milliers de dollars, souvent les gens doivent attendre ou abandonner et vivre avec ce malêtre.

— Lucie Sonier, psychologue à Bathurst

C’est à la suite de ces mêmes constats que la psychologue Ève Arseneau a mis sur pied en 2017 le groupe Trans-Action, qui offre un soutien et un espace de discussion à des jeunes transgenres et leurs familles de la région Chaleur, mais aussi du Restigouche et de la Péninsule acadienne.

«Mes patients se heurtaient à beaucoup de portes fermées. Ils devraient être redirigés vers des spécialistes. Nous sommes encore très peu de professionnels formés dans ce domaine», rapporte la professionnelle située à Bathurst.

Elle ajoute : «Les parents sont la première protection face à la victimisation, la violence, la détresse que peuvent vivre les enfants trans. Il faut mieux aider ces parents qui vivent souvent une grande solitude.»

Archives Acadie Nouvelle

Améliorer l’accès, l’accueil et le respect pour les jeunes en questionnement

Un groupe de travail provincial pour la diversité et l’inclusion se penchera bientôt sur l’accès aux soins des personnes trans. «L’idée, c’est d’avoir un plan de travail complet pour nous assurer d’améliorer l’accès, l’accueil et le respect de cette patientèle», indique la présidente-directrice générale du réseau de santé Vitalité, Dre France Desrosiers.

Lucie Sonier, qui en fait partie, estime que les jeunes en questionnement devraient pouvoir connaitre et accéder plus facilement aux ressources communautaires, médicales et psychologiques dans leur région.

Elle préconise un meilleur accès aux évaluations en région ainsi que la création d’un site internet centralisé et bilingue qui fournirait des ressources et «aiderait à savoir à quelle porte cogner».

La psychologie de Tracadie souhaiterait aussi davantage de formations sur la transidentité pour les fournisseurs de soins et l’élaboration d’une «politique sur le genre et sur l’emploi des pronoms».

L’adaptation du système informatique pour accélérer le changement de nom, la signalisation des toilettes non genrées, ou encore l’adoption d’un «langage plus neutre et inclusif» dans la documentation du réseau de santé sont des mesures qui devraient également être envisagées, selon elle.

Dans un mémoire présenté en 2019, l’Association professionnelle canadienne pour la santé transgenre rapportait que 43,9 % des personnes trans signalaient des besoins en soins de santé non satisfaits au cours de l’année précédente, contre 10,7 % de la population cisgenre. Elles présentaient également des risques élevés de tendances suicidaires.

«Des recherches précédentes au Canada sur la santé des personnes trans ont révélé que cette population est sous-desservie sur le plan médical, à la fois en matière de soins primaires et spécialisés ; les obstacles comprennent l’absence de fournisseurs connaissant les questions propres aux personnes trans, le refus de prise en charge ou le refus d’approuver une thérapie hormonale ou des opérations d’affirmation de genre.»

L’association recommandait notamment une stratégie nationale d’éducation sur la diversité de genre et un effort d’harmonisation interprovinciale de la couverture des chirurgies ou des médicaments.

Ève Arseneau est en tout cas persuadée que la sensibilisation progresse. «Les personnes trans sentent de plus en plus qu’elles peuvent se donner le droit de vivre pleinement comme elles sont, se réjouit-elle. Il faut continuer à éduquer et s’assurer que les délais soient raisonnables tout au long du processus de transition pour que les patients puissent vivre en harmonie avec eux-mêmes.»