le Vendredi 3 Décembre 2021
le Mercredi 24 février 2021 12:28 Francophonie

Le Québec s’anglicise comme ses provinces voisines

Le professeur émérite et retraité de l’Université d’Ottawa Charles Castonguay est chercheur-statisticien et auteur du livre « Le français en chute libre – La nouvelle dynamique des langues au Québec ». — Étienne Ranger - Le Droit
LE DROIT (Ottawa) – Les Québécois accélèrent leur anglicisation, à l’image des Acadiens et des Franco-Ontariens, avertit un statisticien et professeur retraité de l’Université d’Ottawa.

Le chercheur-statisticien Charles Castonguay a beau être à la retraite, il n’a pas cessé de compiler les données de Statistique Canada. Il les analyse dans son dernier ouvrage, «Le français en chute libre : la nouvelle dynamique des langues au Québec».

Le professeur émérite a suivi la tendance de la langue française au Canada pendant toute sa carrière. Dans son plus récent livre, il décortique les études de Statistique Canada sur la langue maternelle déclarée par rapport au réel usage de la langue, dans les recensements de 2001, 2006, 2011 et 2016.

«L’Outaouais, de la petite bière»

«Non seulement le français recule, mais l’anglais progresse de plus en plus rapidement», dit-il. La première région du Québec touchée par cette bilinguisation galopante est la ville de Montréal.

Du jamais-vu dans l’histoire des recensements. On voit un recul du français aussi en Outaouais, mais c’est de la petite bière par rapport à l’Ontario ou l’ile de Montréal.

— Charles Castonguay, professeur titulaire retraité de l'Université d'Ottawa

Quelques chiffres

Depuis 1871, au Québec, le français est déclaré comme langue maternelle dans une proportion de 80 %.

«La proportion est de 10 % d’anglophones et de 10 % d’allophones. Mais depuis 2001, explique Charles Castonguay, le français recule. Il était à 81,4 % en 2001. En 2016, la proportion tombe à 78 %. C’est énorme. Car dans n’importe quel territoire, une chute de 0,5 % sur une période de cinq ans est considérée comme étant relativement importante. On parle ici de plus de trois points de pourcentage en très peu de temps. Je pense qu’on verra la même chose au recensement de 2021.»

Malgré son nom d’origine française, M. Castonguay a lui-même grandi dans une famille s’exprimant en anglais, à Ottawa. Il connait bien la dynamique linguistique dans la vallée de l’Outaouais, que ce soit dans le Pontiac, au Québec, ou dans l’Est ontarien.

«Mon père s’est anglicisé au contact de ma mère anglophone, souligne-t-il. C’est moi qui ai repris l’usage de la langue française.»

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Le professeur observe aujourd’hui à Montréal ce qui se passait déjà il y a quelques années en Ontario ou même au Nouveau-Brunswick.

On voit une anglicisation naissante des jeunes adultes francophones de Montréal. Le pouvoir de l’anglais et le pouvoir d’assimilation sont disproportionnés. L’anglicisation des francophones à Montréal est à 6 %. Ça ressemble à certains lieux comme le Nouveau-Brunswick.

— Charles Castonguay

M. Castonguay s’inquiète aussi pour les Franco-Ontariens, dont ceux qui résident à Ottawa. 

«En 1971, 17 % des francophones déclaraient que l’anglais était leur langue d’usage à la maison. Combien pensez-vous, en 2016?»

La réponse : 34 %. Selon le chercheur, le portrait est pire chez les Ottaviens de 25 à 44 ans, dont le taux d’anglicisation était de 40 % en 2016. «Les générations X et Y se sont relâchées.» [NDLR Les données de 1971 comprennent les villes qui ont été fusionnées à Ottawa en 2001.]

Selon le chercheur, il ne faut pas jeter tout le blâme sur les locuteurs. «Ici, dans la région de la capitale fédérale, la Loi sur les langues officielles doit faire en sorte que le français soit “réellement” considéré, au même titre que l’anglais. Le plus gros employeur, c’est le gouvernement fédéral, et ses fonctionnaires francophones doivent pouvoir parler en français en tout temps.»

Selon le chercheur, les Québécois francophones doivent absolument cesser de vivre avec le «complexe minoritaire» et ne pas avoir peur de faire respecter la Loi 101.

«Il faut respecter l’esprit de la Loi 101 tel que pensé par Camille Laurin.» Selon lui, l’image des «Enfants de la Loi 101», ces nouveaux arrivants qui parlent le français, «est de la poudre aux yeux».

M. Castonguay peste contre les gouvernements québécois des vingt dernières années.

Pendant 20 ans, le gouvernement a endormi tout le monde. Les allophones envoient leurs enfants à l’école française à reculons.

— Charles Castonguay

Cette tendance doit être freinée le plus tôt possible, conclut le chercheur, pour qui «le Québec est en train de perdre son caractère français. Ça ne peut pas durer longtemps sans réforme linguistique et culturelle».